Le problème de la surreprésentation de l’emploi public et de l’Etat en général pour le développement de l’entrepreneuriat

Pourquoi aborder l’omnipotence de l’Etat dans le fil conducteur de notre schéma de pensée ? Car cela est en lien direct avec le schéma de pensée de notre philosophe : plus l’homme est privé de la capacité de faire valoir ses responsabilités, et moins la somme des risques qu’il sera prêt à prendre sera importante. Et l’entrepreneuriat, la bâtisse du futur, a lien de causalité non ténu avec la propension à prendre et à subir des risques. 

La part de l’emploi public freine l’entrepreneuriat

Un des problèmes majeurs de l’économie corse réside donc naturellement dans la forte surreprésentation de l’emploi public par rapport à l’emploi privé. Selon des statistiques récentes, une proportion significative de la population active en Corse travaille pour les administrations publiques (l’Insee table sur 86 personnes pour 1000 habitants contre 77 en ce qui concerne la moyenne en province, soit 29200 agents publics). Cette situation, tout en offrant une stabilité apparente de l’emploi, créent des incitations perverses qui freinent la croissance économique de l’île. 

En Corse, le poids de l’administration publique limite l’émergence d’initiatives privées et la coordination des actions entrepreneuriales. Les travaux de Kirzner, en soulignant l’importance de l’entrepreneur dans la découverte de nouvelles opportunités, suggèrent que l’émergence et de renforcement des initiatives privées pourrait permettre à la Corse de réorienter une partie de ses efforts économiques vers des activités génératrices de richesse. Lorsque l’administration a la main mise sur une part prépondérante des ressources dans le pays, les plans des différents acteurs prennent nécessairement en compte cette omniprésence dans leur devenir, soit en se dirigeant vers des activités monopolisées par la force publique (et d’une productivité moindre), soit en réduisant la part de leurs activités productives (du fait de la spoliation d’Etat).

La productivité globale et le niveau des salaires : Le sous-salaire des uns fait le sur-salaire des autres

Un aspect essentiel du développement économique est la capacité à accroître la productivité globale, ce qui influence directement le niveau des salaires. Dans le contexte corse, la prépondérance de l’emploi public dans l’économie locale peut avoir un effet inhibiteur sur cette dynamique. En effet, une part trop importante de l’emploi public, par rapport à l’emploi privé, peut freiner l’augmentation de la productivité globale, et par conséquent limiter la capacité de l’île à augmenter le niveau des salaires.

L’emploi public, tout en apportant des avantages en termes de stabilité et de sécurité pour une partie importante de la population, n’est pas un moteur de productivité. Le privilège des uns est financé par les impôts des autres. Contrairement aux secteurs privés, où les incitations à améliorer l’efficacité, à innover et à répondre à la demande du marché sont omniprésentes, l’administration publique est moins soumise à des pressions concurrentielles ou à des mécanismes de marché qui encouragent la recherche de gains de productivité. Au contraire, plus la part de l’Etat dans l’économie est prépondérante, et plus les acteurs vont dédier de ressources à « capturer » le pouvoir. Lorsque le secteur public représente une part trop élevée de l’emploi total, le moteur de la compétitivité et de l’innovation dans l’économie est moins actif, ce qui peut freiner la croissance économique et la hausse des salaires.

Cette situation est semblable à celle que William Harold Hutt décrit dans ses travaux sur la théorie classique du chômage et sa critique du keynésianisme : un pays où une grande partie de la population bénéficie d’un « sur-salaire »(dans les secteurs protégés), financé par un autre groupe qui subit un « sous-salaire » (dans les secteurs non protégés ou en proportion moins protégés) est un pays sclérosé, souffrant de l’influence de la vulgate keynésienne et du corporatisme. Comme je l’écrivais ailleurs, Hayek rappelle dans La Route de la Servitude que le niveau de vie des travailleurs protégés a été surélevé en diminuant celui des travailleurs non-protégés. Fort d’un constat similaire, Hutt montre que les faux prix des uns, fixés au-dessus du prix d’équilibre, le market-clearing price (c’est-à-dire qui empêche toute forme de chômage ou de pénurie de main d’œuvre) entraînent l’oisiveté des ressources dans l’économie, une sorte d’équilibre de sous-emploi (Joan Robinson), ou plutôt d’emploi sous-optimal.

« Ceci m’amène au point crucial de ma contribution. Il est concevable que les taux de salaire d’équilibre du marché soient bien inférieurs aux niveaux auxquels la main-d’œuvre oisive pourrait être utilisée de manière rentable si les autres travailleurs n’attendaient pas simultanément des taux de salaire supérieurs aux niveaux d’équilibre immédiats du marché. » William Harold HuttA Rehabilitation of Say’s Law

Dans ce cadre, la question de la productivité globale devient centrale. Les Français, bien conscients des écarts de salaires dans d’autres pays comme le Royaume-Uni, le Canada ou la Suisse, cherchent à s’y exiler, attirés par de meilleures conditions économiques et des opportunités plus nombreuses. Certains d’entre eux se demandent même si les patrons dans ces pays sont “plus gentils” ou bienveillants. Un paradoxe pour ceux qui analysent les phénomènes sociaux uniquement sous le prisme de la moralité individuelle. Mais comme l’avait souligné Marx dans La Misère de la Philosophie, cette approche simpliste ne suffit pas pour expliquer les dynamiques économiques. 

Un modèle empirique : La Courbe de BARS

C’est ce que la Courbe de Bars tend à montrer. Si elle ne s’intéresse pas spécifiquement aux relations entre salaires privés et part de l’emploi public, elle met l’accent sur des critères profondément liés à ceux-ci, à savoir la croissance de la production et la part des dépenses publiques. Au-delà d’un certain taux, l’augmentation des dépenses publiques entraîne une réduction de la croissance de la production. 

(Ce graphique est tiré de l’article Finances Publiques et décrochage économique français, par François Facchini)

L’acronyme BARS renvoie aux noms de quatre économistes américains B pour Robert Barro, A pour Dick Armey, R pour Richard W. Rahn et S pour Gerald W. Scully qui ont mis en évidence cet effet.

Nos auteurs nous expliquent que la courbe de BARS a 4 grandes familles d’explications : les explications par l’impôt, par les effets d’inactivité des dépenses, par les défaillances de l’État et par les coûts de la dette et ses effets sur l’inflation. Faisons un bref résumé de ces quatre familles :

  • L’impôt a des effets désincitatifs sur la production
  • Les politiques sociales peuvent entraîner la formation de trappes à l’inactivité
  • Les dépenses publiques ne sont pas forcément productives car les « biens produits » sont en situation de monopoles, capturés par des agents qui ne sont pas forcément les plus productifs
  • La dette est un impôt différé, et les agents politiques sont tentés de l’endiguer par l’inflation, ce qui nuit aux processus correctifs de l’ensemble de l’économie

Les personnes désireuses d’en savoir plus sur ces phénomènes pourront retrouver l’étude du Journal des libertés sur ce lien.

Selon nos auteurs (Facchini et Melki (2013)), le ratio de dépenses publiques/PIB qui maximiserait le taux de croissance, en analysant la période 1870-2010, serait de 27%, contre 57,3 % en 2023 : soit une diminution des dépenses publiques d’un montant de 847 milliards d’euros. Une « bagatelle » qui nous fait relativiser le sévère ultralibéralisme qui caractérise ce pays. 

Marius Joseph Marchetti

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